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Mes inspections 2

Petit journal d'un prof de musique - Épisode X

Par Jean-Baptiste le 26 novembre 2014.



Dans un précédent article, j'ai raconté ma première "fausse" inspection, une visite de contrôle du stagiaire que j'étais. J'aimerais vous parler aujourd'hui de Mme Janine Delahaye, une grande dame de l'éducation musicale en France et une inspectrice avec un grand I.

Une première "vraie" inspection... manquée

Comme tous les fonctionnaires, les professeurs sont notés par leur hiérarchie, c'est à dire, leur chef d'établissement et leur inspecteur disciplinaire. La première note, sur 40, s'appelle "note administrative", la seconde, sur 60, "note pédagogique". Cette dernière, sans rentrer dans les détails, est décisive par rapport à la première qui atteint rapidement son maximum. La somme de ces deux notes, sur 100, déterminera la vitesse d'avancement de l'enseignant. Les mieux notés franchiront plus rapidement les échelons et gagneront mieux leur vie, tout simplement. Pour cette première inspection, j'ai un mot dans mon casier, de la part du secrétariat de mon établissement, le collège/lycée Buffon, dans le 15ème arrondissement de Paris : "Vous serez inspecté ce vendredi". Oui... Avec quelle classe ? Aucune idée. J'ai cinq heures de cours vendredi, de 9 heures à 16 heures. Bien. Inutile de préparer quoi que ce soit, de chercher à prévenir qui que ce soit, je vois tous les niveaux dans la journée. À chaque début de cours, je préviens les élèves qu'une inspectrice va peut-être débarquer dans la salle... Malaise... surtout de mon côté. Allez, je fais ce que j'ai à faire. Arrive 15 h et ma dernière heure de la journée. J'ai donc ma réponse, c'est avec les 4ème que je serai inspecté. Bon. Ah... elle est en retard. Je préviens donc à nouveau les élèves qu'une inspectrice pourrait entrer dans la salle de classe... Non ! Le cours se termine. Pas d'inspectrice. Bon, je range mes affaires, je rentre chez moi, c'est les vacances d'ailleurs. Je vais peut-être en toucher un mot au secrétariat en passant mais ... "Bonjour Madame l'inspectrice ! Je peux vous demander pourquoi vous souhaitiez me voir ? - Eh bien je souhaite voir comment vous travaillez. - Ah je suis ennuyé car j'ai terminé ma journée." Il semblerait que les secrétariats interposés se soient mal compris entre Dernier cours à 16 h et Fin des cours à 16 h... "Ce n'est pas grave, je repasserai vous voir à la rentrée. Quand ? Je ne peux pas vous dire."

Ce sera peu de temps après la rentrée et cette fois, j'ai l'horaire. Ce n'est pas pour me déplaire. La dame est en avance, elle s'installe dans un petit coin et je ne l'entends plus de tout le cours. Je fais un cours comme j'ai appris à le faire. Sans doute pas le meilleur, certainement pas le pire. Arrive l'entretien. Après m'avoir donné quelques trucs sur un exercice de création qui pouvait enrichir mon cours, l'inspectrice a cette phrase superbe : "De toute façon, je n'ai pas envie de vous embêter avec des détails. J'ai vu des enfants qui avaient manifestement du plaisir à être là, qui avaient du plaisir à chanter, que peut-on demander de plus ?". Cette phrase m'a accompagné pendant tout le reste de ma carrière. Qu'y a-t-il de plus important que le plaisir des enfants (de tous les enfants, si possible) à faire de la musique ? Ne cherchez plus, il n'y a rien de plus important. Tout doit s'articuler autour de cet objectif, c'est pour moi une évidence.

Un détail, je serai amené à revoir Mme Delahaye l'année suivante, car dans les textes, seul(e) l'inspecteur(trice) peut valider l'année d'un stagiaire agrégé et je venais d'obtenir l'agregation. J'étais ce qu'on appelle "Stagiaire en situation", c'est à dire la même chose qu'avant, avec une inspection à la fin de l'année. Je parle à nouveau d'une vraie inspection, avec une note. L'entretien fut encore plus court. Elle a juste pris le temps de me réaffirmer sa confiance. J'en profite pour souligner une jolie bêtise du "tout bureaucratique". Je m'étais vu confier une stagiaire mais en tant que stagiaire moi-même, je n'avais pas le droit de m'en occuper. Ça ne rentrait pas dans les cases. J'aurais donc été un bon conseiller pédagogique si j'avais manqué l'agreg... J'avais déjà commencé un travail avec ma stagiaire avant que celle-ci m'informe, très intriguée par le courrier sans commentaire qu'elle avait reçu, qu'on lui affectait un autre conseiller. Je n'en ai eu moi-même la confirmation que bien plus tard.

Une dernière inspection, sans enjeu

Ma dernière inspection a eu lieu deux mois avant ma démission. L'inspecteur arrive 10 minutes en retard, il s'excuse, ça ne lui est jamais arrivé avant, bon. Ça ne change pas grand chose finalement. Cours excellent, on apprend, on fait de la musique, on s'amuse. Je n'ai jamais été aussi satisfait de moi pour un cours d'inspection. C'est comme mon testament pédagogique. Excusez-moi pour les fleurs, mais je le pense. Arrive l'entretien, je ne sais pas vraiment ce que l'inspecteur fait ici. C'est tout de même curieux. Je l'ai prévenu en personne de mon intention de démissionner il y a trois mois lors d'une réunion et ma démission a été acceptée le mois dernier. Commence l'entretien comme si de rien n'était : Petit détail N°1, Petit détail N°2... ok... il n'est pas au courant apparemment. Je le coupe, je l'informe. La nouvelle le chamboule, il ne trouve plus ses mots et comme, je cite, je peux "toujours changer d'avis", l'entretien continue sur le même ton "là, une question trop précise, là une question pas assez précise, là il fallait taper moins fort, là il fallait utiliser ce mot-ci et pas celui-là, c'est celui des programmes", en oubliant de mentionner qu'il avait vu des enfants heureux de faire de la musique. Le tout avec la volonté manifeste de faire son travail le plus loyalement possible, j'en suis persuadé mais doublement inefficace. Je n'ai pas grand chose à dire. Je hoche la tête. Que voulez-vous que je dise ? "J'ai tapé trop fort là ? Ah... Je f'rai gaffe, je taperai moins fort la prochaine fois." Ou bien : "Question pas assez précise ? Question d'opinion, gars ! Moi, elle m'a permis d'emmener les élèves là où je vous voulais les emmener." Non, ça ne se fait pas. Je le laisse jouer son rôle d'inspecteur des travaux finis, je reste dans mon rôle d'inspecté.

Au vu des nombreux exemples donnés par les collègues, je peux dire que ce dernier inspecteur est parfaitement dans la norme. Il faut dire ce n'est pas un boulot facile ! Je ne voudrais pas être à la place de celui qui doit feindre d'être amoureux des programmes pour ensuite expliquer aux subordonnés à quel point il est essentiel de les respecter, et se remotiver pour faire repartir la flamme à chaque nouvelle mouture. Le pauvre inspecteur n'est finalement qu'un maillon de la chaîne et il a lui-aussi bien des obligations. Mais comme pour les professeurs, de temps en temps, il en sort un au dessus du lot et c'est justement celui (celle) qui adopte une distance prudente avec les programmes officiels, qui se rappelle qu'il (elle) a enseigné et que bien souvent, les profs font ce qu'ils peuvent et que son rôle est aussi de soutenir les professeurs en difficulté, indépendamment de la notation.



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4. Posté le 29 août 2015 à 09h30 par Edouard Musique


Les inspecteurs sont des tigres de papiers qui jouent sur la peur. En réalité, ils n'ont de pouvoir que celui que quelques inspectés assujettis, dociles et dotés d'une naïveté affligeante veulent bien leur concéder. La plus grande trouille des IPR serait de se retrouver à la place des professeurs qu'ils inspectent et devoir à nouveau faire cours devant une classe. Leur crédibilité est proche du zéro absolu. Dans les faits, ils ne peuvent guère exercer leur capacité de nuisance que sur les stagiaires en attente de titularisation. Quand on sait que beaucoup d'IPR ne doivent leur fonction qu'au copinage, au détachement (un dossier à remplir, il suffit de savoir écrire...) et pour quelques-uns d'entre eux à un pseudo concours (pédagogiste) et non à leurs qualifications disciplinaires, leur pouvoir et leur légitimité sont à relativiser.

3. Posté le 30 novembre 2014 à 23h40 par Imen


Merci. Ce fut à la hauteur de mes attentes. A nouveau vivement la suite !

2. Posté le 27 novembre 2014 à 09h50 par marieloveschopin


J'ai vécu à peu près la même inspection avec madame Delahaye. C'était à une époque où les mots "liberté pédagogique" voulaient encore dire quelque chose. Aujourd'hui il faut rentrer dans le moule.

1. Posté le 26 novembre 2014 à 15h25 par maindron


Une anecdote: en Guadeloupe un inspecteur déplaisait aux professeurs, ceux-ci séchaient ses réunions, finalement il fut remplacé.
Le droit de réponse des inspectés devrait être davantage pris en compte, les inspections devraient être étalées sur la journée pour plus d'équité mais surtout le fonctionnaire enseignant devrait avoir droit à la mobilité dans la fonction publique au lieu d'être cantonné dans son métier avec peu de possibilités d'avancement.
Les professeurs sont les sacrifiés de la fonction publique.