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Chansons des villes et chansons des champs

La chanson populaire de Jean-Baptiste Weckerlin, 1886

Par Jean-Baptiste le 01 septembre 2014.



Je ne résiste pas à l'envie de vous faire partager un extrait de l'ouvrage La chanson populaire, de 1886, où Jean-Baptiste Weckerlin (1821-1910) exprime beaucoup mieux que je ne saurais le faire comment naissent les chansons populaires et comment l'environnement joue un rôle primordial. Il évoque, en outre, la disparition des traditions orales, encore un peu d'actualité en France mais surtout dans les civilisations traditionnelles du monde. Voici l'intégralité des pages 17 à 20 de cet ouvrage, avec les extraits musicaux notés.



[...] On s'est étonné souvent de voir la chanson populaire (celle créée dans le peuple) avoir la vie aussi dure et traverser des siècles, sauf quelques modifications. La tradition orale est donc bien puissante, bien résistante ? Elle devait l'être forcément dans une classe de la société qui sentait bien que c'était là sa seule littérature ! Cela est si vrai que depuis la diffusion de l'instruction dans le peuple, surtout depuis qu'on écrit et qu'on publie ces chansons, la tradition orale diminue, et tend à disparaître de jour en jour.

On ne saurait trop insister sur la différence caractéristique qui existe entre les chansons des villes et celles de la campagne. Il faut bien admettre qu'en dehors de l'éducation scolaire du peuple de la campagne, il y a chez lui une poétique spéciale, des aspirations et des expressions qui lui sont propres. Cette vie continuelle en face de la nature, ces occupations manuelles qui exigent bien la force du corps, mais qui ne demandent pas une grande tension d'esprit, laissent l'imagination libre d'enfanter durant le travail des légendes bizarres, d'évoquer des personnages fantastiques, habitant les sites pittoresques ou sauvages qui entourent l'homme des champs.

À une telle mise en scène, il faut d'autres personnes qu'aux gens de la ville, qui ne voient que des maisons, des rues pavées où roulent des voitures, où piétie la foule, et où passe parfois un régiment... tout cela avec un bout de ciel si étriqué, qu'on ne saurait prévoir s'il fera beau temps ou s'il pleuvra.

Dans le grand décor de la nature : plaines, forêts, rochers, vallons et lacs, il est assez naturel qu'on entende :

J-B%20Weckerlin%20-%20La%20chanson%20populaire%20Extrait%20N°1, Baisse-toi, montagne


Ou bien :

J-B%20Weckerlin%20-%20La%20chanson%20populaire%20Extrait%20N°2, Ah! mon beau laboureur


La femme du roulier est un sujet poignant, et si nous donnons cette pièce, c'est pour affirmer que lorsque le sujet d'une chanson touche une corde dramatique, il est rare que la musique ou l'air soir à la hauteur, non pas des paroles, mais de la pensée. Cette pauvre femme du roulier finit pas trouver son ivrogne de mari dans une auberge, où il est à gadailler avec une servante. La femme retourne chez elle et dit à ses enfants qu'ils n'ont plus de père. C'est là qu'une morale cruelle, même brutale, vient combler la misère de cette pauvre femme, car les enfants répondent :

Eh bien ! ma mère
Not' père est un libertin,
Il se nomme sans gêne,
Nous sommes des enfants,
Tireli,
Nous ferons tous de même.


J-B%20Weckerlin%20-%20La%20chanson%20populaire%20Extrait%20N°3, La femme du roulier

Le coupeur de blé qui suit, recueilli en Bretagne, n'atteint pas la corde dramatique, aussi l'air est-il en harmonie avec ce sujet qui ne dépasse point la malancolie.

J-B%20Weckerlin%20-%20La%20chanson%20populaire%20Extrait%20N°4, Le coupeur de blé


Une autre différence entre l'air populaire et la chanson musicale, c'est que cette dernière continue sa marche ascensionnelle vers la perfection, tout en ayant des intermittences, tandis que la chanson populaire reste stationnaire, et ne donne généralement à la suite des siècles qu'un habit nouveau à ses anciens refrains. La production nouvelle est toujours entée, modelée sur la forme ancienne : ce sont plutôt des transformations que des créations.
Dans les villes, où la chanson musicale règne en souveraine, la chanson populaire ne paraît qu'à titre de curiosité, plus spécialement dans les ateliers de peinture.

Heureusement qu'il a existé de tout temps de braves chercheurs qui, le sac au dos, vont à la découverte de la chanson, qui s'égarent dans les villages clairsemés de la plaine immense, ou sur les heuteurs les moins visitées par les voyageurs, mais où quelques cabanes, quelques métairies sont plantées au coin d'un bouquet d'arbres. C'est dans ces coins isolés qu'il faut aller cherche la chanson populaire, qui se garde bien de venir à vous, mais qui se cache le plus qu'elle peut. Et puis, quand on est parvenu à découvrir un de ces nids, Où l'on chante encore, que de précautions à prendre pour ne pas effaroucher les chanteuses, qui d'abord déclarent invariablement qu'elles ne se rappellent plus rien, qu'elles ont oublié tout ou à peu près ; par exemple, on ne prétexte jamais un rhume, cette excuse est inconnue. Ce n'est qu'après connaissance faire, et même souvent après qu'on a chanté soi-même d'abord quelque production du pays ou des environs, que les chanteurs prennent courage et finissent par se désintimider. Une fois en train, par exemple, elles vous en chantent, elles vous en dégoisent, au point qu'on ne sait plus comment les arrêter, et qu'on est obligé de préparer, de ruminer quelque bonne raison honnête pour les faire taire. Il en était ainsi au temps passé, mais aujourd'hui les choses sont bien changées.
Le positivisme, le scepticisme ont envahi toutes les classes de la société, y compris la classe populaire, où il ne faut plus chercher la naïveté, l'un des caractères les plus saillants de la véritable chanson populaire. Le niveau s'étend tous les jours de plus en plus, et le peuple de la campagne, comme celui des villes, rougit des bonnes vieilles chansons de nos aïeux, qui ne sont plus de mode, et qui ont été remplacées par les ineptes rhapsodies, les immorables bêtises des cafés-concerts.
La croyance étant morte, les légendes les plus touchants, les plus dramatiques, ne donnent plus le frisson, elles font sourire de pitié... Et quant à cet esprit du peuple, au point de vue de la chanson populaire, l'Allemagne en est où nous en sommes : tous ses écrivains actuels en conviennent, c'est le cas de dire avec l'historien Josèphe : les dieux s'en vont ! [...]






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